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Développement personnel

Gestion des émotions au travail : comprendre ce qu'elles vous disent et les réguler sans les refouler

Kévin Camhi
18 septembre 202618 min de lecture

La gestion des émotions au travail, c'est quoi exactement ?

Une remarque en réunion, un dossier retoqué la veille de l'échéance, un arbitrage rendu sans vous. La question utile n'est pas de ne plus rien ressentir, mais de savoir quoi faire du signal.

Une définition en une phrase

La gestion des émotions au travail désigne l'ensemble des stratégies qui permettent de reconnaître une émotion dès qu'elle apparaît, de comprendre le message qu'elle transporte, puis de choisir la forme et le moment de son expression dans un cadre professionnel. Elle porte sur la réponse, pas sur la disparition du ressenti.

Réguler n'est pas refouler

Réguler, c'est décider : je dis, je diffère, je reformule, ou je ne dis rien pour l'instant. Refouler, c'est éteindre l'affichage en laissant l'émotion active à l'intérieur. Le visage se neutralise, le corps continue de travailler.

Le mot « maîtrise » porte d'ailleurs l'idée d'un contrôle exercé contre l'émotion. Or les stratégies les plus économiques agissent en amont, pas contre le signal.

Une émotion n'est pas un stress

Une émotion est un signal ponctuel et dirigé : la colère vise quelqu'un, la peur vise un danger précis. Elle monte, culmine, redescend. Le stress est une réponse d'adaptation à une charge qui dure, et relève de l'organisation du travail.

Les émotions ont-elles vraiment leur place au travail ?

Elles y sont déjà. Ce qui se négocie n'est pas leur existence, c'est ce qu'il est acceptable d'en montrer.

Le mythe de la porte du bureau

On laisserait ses émotions au vestiaire pour redevenir un professionnel neutre. Or elles orientent l'attention et pèsent sur les décisions. Un chef de projet insensible à l'irritation de son interlocuteur passe à côté d'un blocage qui coûtera trois semaines.

Ce constat n'autorise pas tout : une entreprise reste un lieu de coopération. Le sujet n'est donc pas moral, il est pratique : dans quelles conditions dire, sous quelle forme, à qui.

Quand le poste exige d'afficher une émotion qu'on ne ressent pas

Certains métiers demandent une expression émotionnelle précise : l'accueil, la vente, la relation d'aide, le soin. C'est le concept de travail émotionnel, forgé par la sociologue Arlie Hochschild dans son ouvrage de 1983 The Managed Heart. Elle distingue deux manières de tenir l'exigence :

  • Le jeu de surface : vous affichez l'émotion attendue sans rien changer à votre ressenti. Le sourire est posé sur l'agacement.
  • Le jeu en profondeur : vous modifiez votre ressenti pour l'aligner sur ce que la situation demande.

La recherche indique que le premier est plus nocif pour la santé. Le décalage entretenu entre le ressenti et l'affiché se paie sur la durée.

Ce que chaque émotion vient vous dire au bureau

Une émotion est une information rapide sur ce qui compte pour vous. Encore faut-il la lire.

Six émotions, six messages

Les modèles classiques retiennent six émotions de base (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise). Au bureau, six d'entre elles reviennent en boucle.

ÉmotionDéclencheur typique au bureauMessage de l'émotionRéponse ajustée
ColèreUn engagement non tenu, une remarque devant l'équipeUne limite qui compte pour vous a été franchieDifférer, puis nommer le fait en aparté. Si la tension revient toujours avec la même personne, voir la gestion des conflits en équipe.
PeurUn comité de direction, un entretien annuelUn enjeu est engagé et vous ne vous sentez pas prêtIdentifier ce qui est menacé, puis préparer ce point. Pour le trac, voir la prise de parole en public.
TristesseLe départ d'un collègue, l'abandon d'un projetQuelque chose qui comptait a été perduReconnaître la perte plutôt que la nier. Quand elle s'installe, elle interroge une perte de sens au travail.
JoieUn livrable accepté, une coopération fluideVous êtes en phase avec ce qui a de la valeur pour vousLa nommer, la partager, noter ce qui l'a produite.
FrustrationUn processus qui bloque, une décision qui traîneUn objectif vous tient à cœur et le chemin est barréSéparer ce qui dépend de vous du reste, puis formuler une demande datée.
EmbarrasUne erreur visible devant des collèguesVotre place dans le groupe compte pour vousReconnaître le fait en une phrase, sans surjouer l'excuse.

Aucune émotion n'est négative en soi

La colère qui vous alerte sur un engagement rompu vous rend service, la peur qui vous fait préparer un dossier également. Ce qui pose problème, c'est la réponse automatique : la réplique cinglante, le message envoyé trop vite, le retrait silencieux. Tout se joue dans l'intervalle.

Cacher ses émotions au travail : ce que ça coûte vraiment

Comment ne rien laisser paraître ? On y arrive assez bien, et ce n'est pas gratuit.

Le visage neutre ne fait pas disparaître l'émotion

Les chercheurs appellent suppression expressive le fait d'inhiber les signes extérieurs d'une émotion déjà déclenchée. Elle supprime l'affichage : l'activation interne se poursuit et mobilise de l'attention tant que vous tenez la façade.

Une étude publiée en 2022 par Kshtriya et ses collègues dans l'International Journal of Environmental Research and Public Health a mesuré ce mécanisme. Elle porte sur des primo-intervenants (pompiers, secouristes, policiers), population très exposée dont les résultats ne se transposent pas tels quels à un poste de bureau.

Et pourtant, tout dire n'est pas la solution

Beaucoup d'articles concluent ici qu'il faudrait tout exprimer. C'est un raccourci : contenir son expression est parfois le bon choix, pendant une négociation par exemple.

Le problème n'est pas l'usage ponctuel, c'est l'usage par défaut. Quand la suppression devient votre seule stratégie, la facture s'accumule. Or il en existe d'autres, moins coûteuses.

Les cinq leviers pour réguler une émotion

Une émotion se déroule dans le temps : la situation, l'attention, l'interprétation, la réponse. À chaque étape correspond un levier différent.

Agir tôt coûte moins cher qu'agir tard

Une revue publiée en 2024 par Trentini et Dan-Glauser dans le Journal of Personality détaille cinq familles de stratégies de régulation. Son enseignement tient en une phrase : plus vous intervenez tôt, moins la régulation vous coûte.

LevierÀ quel moment il agitExemple au travailCoût
Sélection de la situationAvant l'expositionPlacer un sujet sensible sur un créneau où vous serez disponibleFaible, mais rarement possible
Modification de la situationSur le contexteDemander à poursuivre l'échange en petit comité plutôt qu'en plénièreFaible à modéré
Déploiement attentionnelSur ce que vous regardezRevenir au contenu du dossier plutôt qu'au ton employéModéré, demande de l'entraînement
Changement cognitif (réévaluation)Sur l'interprétation, avant le picConsidérer qu'un retour sec traduit une contrainte de délai, pas un jugementFaible : réduit l'expérience négative sans coûts cognitifs ni physiologiques notables
Modulation de la réponse (suppression expressive)En bout de course, sur l'affichageGarder un visage neutre alors que la colère est installéeÉlevé : exige davantage de ressources cognitives, coûts physiologiques supérieurs

Une nuance mérite d'être conservée : la suppression reste plus efficace que la réévaluation pour réduire ce qui se voit, et l'efficacité de chaque stratégie varie selon le profil de personnalité. Il n'existe pas de levier supérieur en toutes circonstances.

Où s'arrête la régulation, où commence l'intelligence émotionnelle

Réguler ses propres émotions n'est qu'une brique d'un ensemble plus large, qui comprend aussi la conscience de soi, la lecture des émotions des autres et la conduite de la relation. Notre guide pour développer son intelligence émotionnelle reprend ces dimensions.

Que faire dans les 90 secondes qui suivent le déclencheur

À chaud, il vous faut une séquence courte, exécutable sans sortir de la pièce.

Le protocole en cinq étapes

  1. 1

    Repérer le signal physique

    Mâchoire serrée, gorge nouée, chaleur au visage. Le corps réagit avant que vous ayez mis un mot dessus.

  2. 2

    Nommer l'émotion en un mot

    Colère, peur, humiliation, déception. L'identifier, intérieurement, réduit son intensité et vous replace en observateur.

  3. 3

    Gagner du temps par la respiration

    Deux ou trois cycles avec une expiration plus longue que l'inspiration, les yeux sur vos notes. Personne ne le voit.

  4. 4

    Vérifier votre interprétation

    Qu'est-ce que je crois qui vient de se passer ? Une remarque perçue comme un désaveu est parfois une question mal formulée.

  5. 5

    Choisir la réponse

    Différer (« je vous propose qu'on reprenne ce point cet après-midi »), poser une question, ou dire ce que vous ressentez.

Ce qui change quand vous sortez de la pièce

Quand une pause de deux minutes est possible, prenez-la : le déplacement physique interrompt la rumination bien mieux que la volonté de ne plus y penser.

Repérer vos déclencheurs et vous entraîner : 5 exercices pour adultes

Le protocole à chaud traite l'épisode. Pour en réduire la fréquence, il faut travailler entre deux crises. Ces cinq exercices sont conçus pour un adulte en contexte professionnel :

Tenir un journal émotionnel pendant deux semaines

Trois minutes par jour, pendant dix jours ouvrés. Notez sur trois colonnes : la situation (fait daté, sans commentaire), l'émotion ressentie (un mot), ce que vous avez fait ensuite. L'objectif n'est pas de vous juger, mais de faire apparaître des répétitions invisibles au quotidien.

Cartographier vos trois déclencheurs principaux

Vingt minutes, une seule fois, après le journal. Cherchez le motif commun derrière les épisodes les plus intenses. Les déclencheurs professionnels sont peu nombreux :

  • Être interrompu pendant que vous exposez quelque chose.
  • Être remis en cause publiquement, même sur un point mineur.
  • Recevoir une urgence non anticipée.
  • Apprendre qu'une décision vous concernant a été prise sans vous.

Retenez-en trois. Voir arriver une émotion suffit souvent à en changer l'issue.

Élargir votre vocabulaire émotionnel

Dix minutes, à refaire ponctuellement. Construisez votre propre roue : au centre les six familles, autour de chacune cinq nuances. Pour la colère : agacement, irritation, indignation, exaspération, rage.

Nommer précisément change l'intensité ressentie. Entre « je suis en colère » et « je suis vexé que mon avis n'ait pas été demandé », la seconde formulation contient déjà sa solution. Si vous cherchez une évaluation structurée, notre article sur le test d'intelligence émotionnelle explique ce que ces outils mesurent.

L'ancrage sensoriel avant une situation exposée

Deux minutes, juste avant. Asseyez-vous, posez les deux pieds au sol et portez votre attention sur un repère sensoriel : le contact des pieds, le poids des mains sur la table. Ajoutez cinq respirations à expiration allongée. L'objectif n'est pas de vous détendre, mais de revenir au présent.

Le sas de décompression en fin de journée

Dix à quinze minutes, tous les jours. Choisissez un rituel de bascule : les dernières minutes du trajet sans téléphone, une marche avant de rentrer, cinq minutes pour écrire les points à reprendre demain. Sans ce sas, les épisodes non digérés tournent le soir. C'est l'un des leviers d'un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle tenable.

Dire ce que vous ressentez sans vous mettre en danger

Comment exprimer une émotion sans passer pour quelqu'un qui manque de recul ? La réponse tient moins au contenu qu'à la forme et au moment.

La structure d'un message qui passe

Une formulation qui aboutit contient quatre éléments : un fait observable et daté, un ressenti à la première personne, un besoin, une demande concrète. Cette architecture vient de la communication non violente et ne laisse aucune prise au procès d'intention :

  • Un désaccord en réunion : « Lundi, l'arbitrage a été rendu sans que j'aie pu présenter les chiffres. Je me suis senti mis de côté. J'ai besoin d'être associé aux décisions qui portent sur mon périmètre. Pouvez-vous m'intégrer au prochain point ? »
  • Un retour reçu comme injuste : « Quand vous m'avez dit hier que le livrable était bâclé, je l'ai reçu comme un jugement global. Quels passages posent problème ? »
  • Une charge de dernière minute : « Cette demande est arrivée jeudi à 17 heures pour vendredi midi. Cela me met en difficulté. Pouvons-nous convenir d'un délai de prévenance ? »

Choisir le moment et le lieu

  • En réunion plénière : ce qui porte sur le contenu du travail, jamais sur une personne.
  • En aparté : tout ce qui touche à la relation et aux malentendus.
  • À l'écrit : les faits et les décisions à tracer. L'écrit est mauvais pour l'émotion, il perd le ton et il circule.

Quand c'est un collègue qui craque devant vous

Le réflexe habituel consiste à rassurer, relativiser ou proposer une solution. C'est en général ce qui aide le moins. Ce qui aide : rester présent, laisser le silence exister et reformuler ce que vous entendez. Une phrase comme « vous avez l'air vraiment fatigué par cette situation » ouvre bien davantage. C'est le principe de l'écoute active, applicable entre collègues.

Comment recevoir une critique au travail sans réagir à chaud
Recevoir une critique est l'une des situations qui déclenchent le plus d'émotions au bureau

Ce qui ne dépend pas de vous : le collectif et la loi

Tout ce qui précède porte sur votre marge de manœuvre. Elle est réelle, elle n'est pas infinie.

L'employeur a une obligation de santé mentale

Le point est rarement rappelé, il est pourtant inscrit dans la loi. Aux termes de l'article L4121-1 du Code du travail : « L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. »

Autrement dit, la prévention n'est pas une faveur accordée si l'entreprise en a le temps : c'est une obligation. Le sujet fait d'ailleurs l'objet d'une enquête publique dédiée, menée par l'Insee et la Dares.

Le manager donne le climat, il ne le décrète pas

Du point de vue d'un salarié, la posture d'un responsable change ce qu'une équipe s'autorise à exprimer. Quand une erreur est traitée comme une information, les gens la signalent tôt. Quand elle est traitée comme une faute, ils la cachent.

Ce qu'une organisation peut mettre en place

Les leviers collectifs sont modestes mais réels : des espaces de discussion sur le travail réel, une charge répartie de façon lisible, des dispositifs d'écoute confidentiels. Ils s'inscrivent dans une démarche QVCT.

Quand la régulation ne suffit plus : les signaux à ne pas ignorer

Il existe un moment où le sujet cesse d'être la gestion des émotions. Le reconnaître évite bien des dégâts.

Une mauvaise journée n'est pas un burn out

L'inflation du mot dessert ceux qui le vivent vraiment. Une journée difficile se répare avec une nuit, un week-end, une conversation, et reste rattachée à un événement identifiable.

Deux ressources détaillent alors le sujet : notre guide sur l'épuisement professionnel, et celui consacré à la manière de sortir d'un burn out.

7 signes d'un environnement de travail qui mène à l'épuisement
Quand ces signaux s'accumulent, la difficulté n'est plus individuelle et la régulation ne suffit plus

Coach, psychologue, médecin du travail : qui fait quoi

Se faire accompagner est une option légitime, encore faut-il frapper à la bonne porte.

Le tableau des quatre interlocuteurs

InterlocuteurCe qu'il traiteQuand le solliciterCadre
Coach professionnelUn objectif professionnel précis, vos comportements, vos ressourcesVous fonctionnez, mais une situation répétée vous coûtePrestation privée, séances définies à l'avance, confidentialité, aucun soin
Psychologue ou psychothérapeuteLa souffrance psychique, l'anxiété, les états dépressifsLe ressenti déborde le cadre du travail, dure, ou s'accompagne d'une détresseProfessionnel de santé ou titre protégé, prise en charge partielle possible
Médecin du travailLe lien entre votre santé et votre posteVotre santé se dégrade et les conditions de travail y contribuentVisite possible à votre seule initiative, confidentielle
Manager ou RHL'organisation du travail : charge, moyens, prioritésLe problème tient à la manière dont le travail est organiséCadre interne, sans confidentialité médicale

La ligne à ne pas franchir

Un coach n'est pas un soignant : il travaille avec une personne qui va suffisamment bien pour se fixer un objectif. Quand la souffrance est installée, le relais vers un professionnel de santé n'est pas un échec, c'est la seule décision correcte. Notre article sur la différence entre coaching et thérapie détaille cette frontière.

Aller plus loin : accompagner les autres sur leur rapport aux émotions

Cet article vous outille sur vos propres émotions. Certains lecteurs voudront aider d'autres personnes à faire ce travail, et en faire leur métier.

Cela demande une posture (ne pas conseiller, ne pas interpréter à la place de l'autre) et la lucidité de savoir où s'arrête le coaching. C'est l'objet de la formation Coach Professionnel Linkup certifiée RNCP niveau 6.

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Foire aux questions.

Sur le moment, une séquence courte suffit le plus souvent :

  • Repérer le signal physique (mâchoire, gorge, chaleur, respiration courte).
  • Nommer l'émotion en un mot, intérieurement.
  • Ralentir la respiration, avec une expiration plus longue que l'inspiration.
  • Vérifier votre interprétation de ce qui vient de se passer.
  • Choisir la réponse : différer, poser une question, ou dire ce que vous ressentez.

Sur la durée, l'enjeu est d'identifier vos déclencheurs récurrents pour les voir arriver.